Dossier

 

Le Groupe de recherche interuniversitaire en sciences infirmières de Montréal
Vers de nouvelles pratiques en soins infirmiers

par Dominique Forget, communicatrice scientifique

 

Quand Sylvie Cossette et Céleste Johnston expliquent aux membres de leur entourage qu'elles sont chercheuses en sciences infirmières, elles ont généralement droit à un regard perplexe de la part de leurs interlocuteurs. C'est que, dans la perception du public, la recherche en santé se limite généralement au secteur des sciences biomédicales. La recherche en sciences infirmières est tout particulièrement méconnue. Jeunesse oblige : après tout, au Québec, dans cette discipline, on n’a inauguré le premier programme de doctorat qu’en 1994, à la suite d’une initiative conjointe de la Faculté des sciences infirmières de l’Université de Montréal et de l’École des sciences infirmières de l’Université McGill.

Et pourtant! Ces deux femmes dirigent aujourd’hui un groupe de recherche de premier plan qui fait l’envie des spécialistes à travers le monde : le Groupe de recherche interuniversitaire en sciences infirmières de Montréal, mieux connu dans le milieu sous l'acronyme GRISIM. Fondé en 2003, le Groupe concentre ses efforts sur le développement et l’évaluation des interventions en soins infirmiers ainsi que sur l’étude de leur impact sur la santé de la population. « Jusqu’à récemment, la recherche dans notre domaine, au Québec comme ailleurs, s’était essentiellement consacrée à décrire les pratiques infirmières, souligne Sylvie Cossette, codirectrice du GRISIM, professeure agrégée à la Faculté des sciences infirmières de l’Université de Montréal et chercheuse au Centre de recherche de l’Institut de cardiologie de Montréal. Les projets qui visent à mettre au point des interventions plus efficaces sont récents. En ce sens, le GRISIM fait figure de pionnier. »

Pionnier, c’est le mot. Montréal est en train de se tailler une place de choix à l’échelle mondiale dans le domaine de la recherche en sciences infirmières. Aucun autre groupe n’est aussi structuré et avancé que le GRISIM, dont les activités sont financées conjointement par le Fonds de la recherche en santé du Québec (FRSQ), la Fondation Newton, le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), l’Université de Montréal, l'Université McGill ainsi que le Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CHUM). Des chercheurs européens et américains suivent avec une extrême attention les résultats du Groupe. Ainsi, la façon dont les infirmières interagissent avec leurs patients pourrait être transformée non seulement au Québec, mais dans les hôpitaux des quatre coins de la planète.

Information :
Codirectrices du GRISIM
Sylvie Cossette, inf., Ph. D.
Tél. : (514) 343-6173
sylvie.cossette.inf@umontreal.ca

Céleste Johnston, inf., Ph. D.
Tél. : (514) 398-4157
celeste.johnston@mcgill.ca

Information additionnelle :
Coordonnatrice et professionnelle de recherche
Julie Archer, M. Ps.
Tél. : (514) 890-8116
julie.archer.1@umontreal.ca

www.grisim.ca

 

Jeter des ponts

Après avoir expliqué à leurs interlocuteurs ce qu'est la recherche en sciences infirmières, les codirectrices du GRISIM ont généralement droit à une seconde question : où se trouve leur laboratoire? « Cette fois, la réponse est facile, affirme Céleste Johnston, qui, en plus de codiriger le GRISIM, occupe un poste de professeure à l’École des sciences infirmières de l’Université McGill. Notre laboratoire, il est là!, dit-elle, en pointant du doigt vers l’extérieur. Les chercheurs du GRISIM travaillent au sein des familles, des milieux communautaires, des hôpitaux... le vrai monde, quoi. »

Du côté des établissements hospitaliers uniquement, on trouve des membres du GRISIM dans les centres de recherche du CHUM, du Centre universitaire de santé McGill (CUSM), du Centre hospitalier universitaire (CHU) Sainte-Justine, de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal, de l’Institut de cardiologie de Montréal, de l’Hôpital Louis-H. Lafontaine et de l’Hôpital général juif de Montréal. La vingtaine de chercheurs du Groupe travaillent avec des patients qui souffrent de cancer, de troubles de santé mentale, de problèmes cardiaques, de maladies infectieuses et ce, avec des bébés prématurés et bien d’autres clientèles encore.

Toutefois, les activités du Groupe sont loin d’être éclatées. « Les éléments clés d’une intervention développée pour une clientèle ciblée se révèlent souvent utiles pour une autre clientèle, dans la mesure où l’on adapte le contenu », explique Sylvie Cossette, qui mène actuellement une étude clinique à l’Institut de cardiologie de Montréal pour évaluer l’effet d’une intervention en soins infirmiers visant à mieux préparer les patients cardiaques qui retournent à la maison après un infarctus. « En plus, les méthodes qui servent au développement des interventions, à leur évaluation ou à leur transfert vers le milieu clinique sont généralement les mêmes. Nos membres chercheurs gagnent beaucoup à échanger entre eux, à l’occasion des séminaires et ateliers que nous organisons, par exemple. »

Céline Goulet et Hélène Ezer, respectivement doyenne de la Faculté des sciences infirmières de l’Université de Montréal et directrice de l’École des sciences infirmières de l’Université McGill, reconnaissent que la mise sur pied du GRISIM a énormément contribué à structurer la recherche dans leur domaine et accru les interactions entre leurs deux universités. « Avant, les collaborations s’effectuaient de façon ponctuelle, dit Mme Goulet. Avec l’arrivée du Groupe, nous avons établi quels projets avaient des points communs dans les deux universités et nous avons jeté des ponts entre les équipes de recherche. Les comités d’encadrement des étudiants de doctorat comprennent, presque toujours, à la fois des représentants de l’Université de Montréal et de McGill. »

Recruter ces étudiants demeure un défi de taille pour les membres du GRISIM. Les besoins pour des infirmiers et infirmières dans les milieux cliniques sont si importants que les jeunes bacheliers sont presque automatiquement aspirés par le marché du travail. Pour retenir les meilleurs d’entre eux, le GRISIM a mis sur pied un ambitieux programme de bourses et de subventions. Les étudiants au doctorat, par exemple, peuvent décrocher 40 000 $ par année, en plus de recevoir des fonds qui iront vers leur projet de recherche. « Le GRISIM attribue également des subventions pour des projets pilotes menés par des chercheurs, ajoute Hélène Ezer. Cet appui permet aux récipiendaires de mener des études pilotes qui fournissent des résultats préliminaires, ce qui facilite les demandes auprès des grands organismes subventionnaires. »

Information :
Hélène Ezer, inf., Ph. D.
Tél. : (514) 398-4145
helene.ezer@mcgill.ca

Céline Goulet, inf., Ph. D.
Tél. : (514) 343-6436
celine.goulet@umontreal.ca

 

Favoriser le développement des bébés prématurés

Professeure à l’Université McGill et chercheuse au Centre de recherche en soins infirmiers de l’Hôpital général juif de Montréal, Nancy Feeley fait justement partie des membres du GRISIM qui ont eu droit à une subvention pour mener à bien un projet pilote. Grâce aux résultats préliminaires obtenus, elle a décroché une subvention des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) pour réaliser une étude plus large, en partenariat avec sa collègue Phyllis Zelkowitz, professeure et chercheuse en psychiatrie.

Son sujet de prédilection? La santé et le développement des bébés prématurés. Mais attention : l’intervention en soins infirmiers qu’elle a mise au point ne vise pas les nouveau-nés, mais plutôt leur mère. « Des recherches préalables que moi et d’autres chercheurs avons menées montrent que la qualité de l’environnement parental exerce une influence marquée sur le bien-être des bébés prématurés et même sur leur développement, explique-t-elle. Or, les mères de prématurés ressentent souvent un niveau d’anxiété élevé qui peut nuire à leur interaction avec l’enfant. »

Dans le cadre de son étude pilote, Nancy Feeley a recruté 24 mères dont le bébé était né entre la 24e et la 32e semaine de gestation ou dont le poids de naissance était inférieur à 1 500 grammes. Chacune a participé à un programme réparti en six sessions, débutant alors que le bébé était encore à l’hôpital et se terminant peu après que celui-ci eut reçu son congé. Au cours des sessions, des intervenantes apprenaient aux jeunes mamans à reconnaître leur anxiété et à l’apaiser. Elles les aidaient également à interpréter les signaux envoyés par leur enfant et à y répondre adéquatement. « Les bébés prématurés sont beaucoup plus difficiles à "lire" que les bébés nés à terme », explique la professeure Feeley.

Les mères qui ont participé à l’étude pilote ont montré beaucoup d’enthousiasme par rapport à l’intervention. Qui plus est, leur niveau d’anxiété a diminué substantiellement tout au long de leur participation au programme. Étant donné le petit échantillon et l’absence d’un groupe contrôle toutefois, il est impossible de conclure quelle part de cette baisse est attribuable à l’intervention proprement dite. Le nouveau projet de Nancy Feeley tranchera cette question. Grâce à la subvention des IRSC, elle a entrepris de recruter 92 mères qui prendront part à un essai contrôlé randomisé.

Candidate au doctorat et agente de recherche au sein du GRISIM, Marjolaine Héon s’intéresse aussi à la santé des bébés nés avant terme. Son projet, encadré par Céline Goulet, vise à évaluer les effets du lait maternel de fin d’expression sur la croissance de prématurés. « Lorsqu’une mère utilise un tire-lait électrique, le lait qu’elle obtient deux ou trois minutes après le réflexe d’éjection est deux à trois fois plus riche en lipides que le lait obtenu auparavant. On l’appelle "lait maternel de fin d’expression ". »

Pour son projet, la doctorante compte recruter 88 dyades mères-prématurés. Pendant six semaines, la moitié des bébés seront nourris avec du lait de fin d’expression uniquement, tandis que les autres recevront la recette traditionnelle : lait de début d’expression recueilli durant les premières minutes et lait de fin d’expression tiré par la suite. Chaque semaine, la mesure de la taille des bébés, de leur poids et de la circonférence de leur tête permettra de suivre leur évolution. « Les besoins nutritionnels des prématurés sont très élevés, dit Marjolaine Héon. En concentrant les lipides dans le lait, on espère favoriser leur croissance. »

La jeune chercheuse – qui a reçu à la fois une bourse et une subvention de recherche du GRISIM, en plus d’un appui financier d’une multitude d’organisations dont la Fondation des infirmières et infirmiers du Canada, la Faculté des sciences infirmières de l'Université de Montréal, la Faculté des études supérieures de l'Université de Montréal, la Fondation de l'Hôpital Sainte-Justine, l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec, la Fondation de la recherche en sciences infirmières du Québec et les Instituts de recherche en santé du Canada – retournera voir les bébés à la maison, à 40 semaines, pour évaluer, entre autres, leur stade de développement comportemental. « Au cours d’une gestation normale, on observe dans le cerveau du bébé, entre la 20e et la 32e semaine, une multiplication des cellules neuronales, une arborisation dentritique de ces cellules et l’établissement de contacts synaptiques entre elles. Or, ces étapes nécessitent énormément de lipides. Le lait de fin d’expression pourrait être particulièrement indiqué pour les prématurés, chez qui ces étapes n’ont pas été franchies avant la naissance. »

Information :
Nancy Feeley, inf., Ph. D.
Tél. : (514) 398-3373
nancy.feeley@mcgill.ca

Marjolaine Héon, inf., Ph. D. (cand.)
Tél. : (514) 890-8000, poste 15958
marjolaine.heon@umontreal.ca

 

Calmer la douleur chez les prématurés

Comme sa consœur Marjolaine Héon, Marilyn Aita cumule les bourses et les subventions. Ses études doctorales ont été appuyées par le GRISIM, la Fondation des infirmières et infirmiers du Canada, les IRSC, la fondation de l’hôpital « Sick Kids » à Toronto, le FRSQ, l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec et l’Institut de recherche de l’Hôpital de Montréal pour enfants. Et comme sa consœur, Marilyn Aita a choisi de consacrer ses recherches aux bébés prématurés. Elle vise tout particulièrement à favoriser leur stabilité physiologique dans l’environnement néonatal et à calmer la douleur qu’ils peuvent ressentir lorsqu’ils font l’objet d’interventions médicales – de fréquentes injections et prises de sang, par exemple.

Pour atteindre ces deux objectifs, la doctorante a pensé faire reposer les bébés prématurés dans un environnement sombre et calme, à l’abri de la lumière et du bruit si courant dans les unités néonatales. « L’intervention que j’étudie consiste à équiper les bébés de petites lunettes protectrices et de couvre-oreilles pendant une période de quatre heures », explique la chercheuse, qui a aussi travaillé comme agente de recherche au GRISIM de 2003 à 2006.

Au total, 54 bébés ont participé à l’étude, au sein de quatre centres hospitaliers. Dans le cadre de cette recherche, la moitié des bébés portaient les lunettes et les couvre-oreilles avant de subir une procédure douloureuse, soit une prise de sang au talon. « Nous avons mesuré les signes vitaux durant la période où les bébés portaient les lunettes protectrices et les couvre-oreilles ainsi qu’au moment de la prise de sang pour vérifier si la stabilité des signes était favorisée et si la réponse à la douleur était diminuée. Nous avons également effectué des mesures de stabilité physiologique chez les mêmes bébés lorsqu'ils ne portaient pas les éléments protecteurs. » La doctorante compilera prochainement ses résultats. Elle prévoit effectuer ensuite un stage postdoctoral, peut-être à Boston, avant de revenir à Montréal pour occuper le poste de professeure qui l’attend à l’Université de Montréal.

La directrice de thèse de Marilyn Aita, Céleste Johnston, est réputée dans le monde entier pour ses travaux sur la douleur des bébés prématurés. Ces dernières années, elle a montré qu’une intervention baptisée « soin kangourou » était particulièrement efficace pour calmer la douleur de ceux qui doivent subir une intervention douloureuse.

Dans le cadre d’un essai croisé randomisé financé par les IRSC, la chercheuse a recruté 74 prématurés, nés entre la 32e et la 36e semaine de gestation. Avant de subir une prise de sang au talon, les bébés étaient portés en kangourou par leur mère, durant 30 minutes. « La mère tient son enfant contre son corps, peau contre peau », explique la codirectrice du GRISIM. La prise de sang se faisait alors que le bébé était dans cette position. À une autre occasion, les mêmes bébés ne recevaient pas le soin kangourou et subissaient leur prise de sang en incubateur.

Pour jauger la réponse à la douleur, l’équipe de la professeure Johnston a évalué les expressions faciales des bébés et mesuré leurs signes vitaux. « Les prématurés qui avaient bénéficié du soin kangourou ressentaient manifestement moins de douleur », a conclu la chercheuse, qui a publié ses résultats dans Archives of Pediatrics & Adolescent Medicine. Au cours d’une étude subséquente, Céleste Johnston a montré que l’intervention était tout aussi efficace chez les bébés nés entre la 28e et la 32e semaine de gestation. Elle travaille maintenant à faire connaître ses résultats et à transférer cette intervention vers les centres de naissance.

Information :
Marilyn Aita, inf., Ph. D. (cand.)
Tél. : (514) 343-6111, poste 7763
marilyn.aita@umontreal.ca

Céleste Johnston, inf., Ph. D.
Tél. : (514) 398-4157
celeste.johnston@mcgill.ca

 

Lire la douleur des patients aux soins intensifs

Stagiaire postdoctorale sous la direction de Céleste Johnston, Céline Gélinas se spécialise, pour sa part, dans l’évaluation de la douleur ressentie par des patients adultes, tout particulièrement ceux qui se trouvent aux soins intensifs et qui ne peuvent pas communiquer verbalement, soit parce qu’un tube endotrachéal les en empêche, soit parce qu’ils ont reçu des agents sédatifs, ou encore, parce qu’ils se trouvent dans le coma. Boursière du FRSQ et de la Fondation de recherche en sciences infirmières du Québec, elle a obtenu pour son projet une subvention du GRISIM et de la Fondation des infirmières et infirmiers du Canada.

« Je m’intéresse aux indicateurs non verbaux qui peuvent nous signaler que le patient présente de la douleur, explique-t-elle. Dans le cadre de mes recherches, j’ai évalué les comportements comme les expressions faciales, les mouvements corporels, la tension musculaire et l’interaction avec le ventilateur. J'ai aussi regardé du côté des signes vitaux : la pression artérielle, la fréquence cardiaque, la respiration et la saturation en oxygène. »

Dans un centre hospitalier de la région de Montréal, entre autres, elle a enrôlé 55 patients intubés, dont la moitié pouvaient communiquer à l’aide de gestes et indiquer si, oui ou non, ils éprouvaient de la douleur. Les observations de Céline Gélinas lui ont permis de conclure que les comportements et tout particulièrement les expressions faciales pouvaient être très utiles pour évaluer la présence de douleur chez un patient. À l’inverse, les signes vitaux semblaient moins révélateurs. « On obtenait une augmentation des signes vitaux alors que les patients qui le pouvaient nous indiquaient, par des gestes, qu’ils ne souffraient pas. Pourtant, chez les nouveau-nés, des études antérieures ont montré que les signes vitaux étaient révélateurs de la présence de douleur. » Elle complète actuellement une étude similaire dans deux autres centres hospitaliers de la région de Montréal et de la Montérégie.

Céline Gélinas a mis au point une grille d’observation comportementale qui pourrait être utilisée par les infirmières pour évaluer la douleur des patients aux soins intensifs qui ne peuvent pas communiquer verbalement. Elle vient d’obtenir un poste de professeure à l’Université McGill, où elle poursuivra ses travaux dans le domaine de l’évaluation et du soulagement de la douleur des patients adultes aux soins intensifs.

Information :
Céline Gélinas, inf., Ph. D.
Tél. : (514) 398-6157
celine.gelinas8@mcgill.ca

 

Brancher les porteurs du VIH sur la santé

La Chaire de recherche sur les nouvelles pratiques de soins infirmiers de l’Université de Montréal, officiellement inaugurée en mai 2006, poursuit des objectifs qui s’inscrivent parfaitement dans le cadre des activités du GRISIM. Sa mission consiste à développer de nouvelles connaissances afin d’enrichir et de renouveler les pratiques de soins. Sa titulaire, José Côté, chercheuse au Centre de recherche du CHUM et chercheuse-boursière clinicienne du FRSQ, travaille depuis vingt ans avec les patients vivant avec le VIH. Elle tente actuellement de mettre au point une intervention infirmière virtuelle pour aider ces personnes à mieux adhérer à leur programme de prise de médicaments.

« Les personnes vivant avec le VIH doivent suivre leur thérapie à la lettre, souligne-t-elle. Si elles prennent leurs médicaments 14 fois par semaine, sauter seulement deux doses peut avoir un effet délétère sur leur état de santé à long terme. Ces personnes doivent gérer une thérapie à vie, au quotidien, mais ils ne voient leur médecin que trois à quatre fois par année en moyenne. »

Selon une étude préalable réalisée par Gaston Godin, professeur à la Faculté de sciences infirmières de l’Université Laval, et José Côté, jusqu’à 50 p. 100 des personnes vivant avec le VIH ne prendraient pas leurs médicaments de façon optimale, souvent parce que leur sentiment d’auto-efficacité face à la thérapie n’est pas suffisamment élevé.

Pour aider ces personnes à se prendre en main, la jeune chercheuse peaufine avec le Département d'informatique et de recherche opérationnelle de l’Université de Montréal un prototype d’infirmière virtuelle en ligne avec laquelle le patient peut parler, poser des questions sur des effets secondaires ou demander conseil sur ce qu’il doit faire lorsqu’il part en voyage, par exemple. Les usagers peuvent aussi interroger des patients virtuels aux prises avec les mêmes problèmes qu’eux.

L’outil en question ne s’adresse pas aux toxicomanes ni aux itinérants, mais bien aux patients susceptibles de posséder un ordinateur à la maison, ceux qui vont déjà souvent chercher dans Internet des informations sur leur état de santé. Grâce à une subvention obtenue dernièrement des IRSC, cet outil sera testé au cours des prochains mois. « Je pense que d’ici une dizaine d’années, les technologies de l’information seront couramment utilisées dans les approches de soins, avance José Côté. Au sein de la Chaire, nous voulons faire de premiers essais et trouver les facteurs clés qui permettront de concevoir les meilleurs outils possible. »

Information :
José Côté, inf., Ph. D.
Tél. : (514) 343-7156
jose.cote@umontreal.ca

 

Améliorer la qualité des soins aux personnes souffrant de troubles mentaux

Du côté de l’Hôpital Louis-H. Lafontaine, Nicole Ricard réalise, au Centre de recherche Fernand-Seguin, des recherches auprès de patients présentant des problèmes de santé mentale. La professeure de l’Université de Montréal mène un projet dont l’objectif consiste à mieux coordonner les soins et services offerts dans les hôpitaux psychiatriques. « Au Québec, les données montrent que les durées moyennes des hospitalisations en santé mentale sont plus longues qu’ailleurs au Canada, dit-elle. Une première étude a montré qu’il y avait de nombreux délais entre la prise en charge des patients et la mise en œuvre des soins et services. De plus, les services étaient souvent mal coordonnés. »

Dans son projet, mené en parallèle à l’Hôpital Louis-H. Lafontaine, à l’Hôpital Douglas de Verdun et au Centre hospitalier Robert-Giffard de Québec, la professeure évalue l’implantation d’un modèle de coordination de soins et services, modèle qui a fait ses preuves dans les hôpitaux dédiés à la santé physique, mais que l’on a adapté pour la santé mentale.

« Dès qu’un patient est pris en charge, l’équipe interdisciplinaire doit cibler les objectifs de son hospitalisation. Elle détermine quels services lui seront offerts, à quel moment. Elle planifie comment elle va s’y prendre pour atteindre les objectifs compte tenu des problèmes prioritaires du patient. L'équipe de soins ne cherche pas à s’attaquer en même temps à tous les problèmes de l’individu, ce qui est irréaliste. On établit plutôt des priorités. » Les facteurs favorisant ou non l’implantation de ce modèle sont évalués en collaboration avec les intervenants concernés. La perception des patients est également évaluée. Les durées d’hospitalisation et le taux de réhospitalisation des patients font aussi partie de l’évaluation.

En parallèle, la professeure Ricard, en collaboration avec sa collègue Sylvie Noiseux, infirmière, a obtenu une subvention des IRSC pour mener un second projet. L’équipe qu’elle a mise sur pied – formée non seulement de chercheurs, mais aussi de cliniciens, d’un usager des services de santé mentale et d’un proche de l’usager – tentera de mieux comprendre le processus du rétablissement des personnes atteintes de schizophrénie, de troubles affectifs, anxieux et de la personnalité.

« Par rétablissement, on n’entend pas guérison, souligne la chercheuse. Seulement, plusieurs personnes atteintes de troubles graves de santé mentale arrivent à mieux gérer leur condition de santé, à reprendre un rôle social et à retrouver une qualité de vie. Nous voulons connaître les conditions personnelles, sociales ou relevant des services qui facilitent ce processus de rétablissement. »

L’équipe rencontrera, dans divers milieux du Québec, une centaine de patients de même qu’un de leurs proches et un intervenant qui les a soignés. « En bout de piste, nous voulons mieux guider les pratiques de soins et les services et nous assurer qu’ils répondent aux besoins des patients. »

Information :
Nicole Ricard, inf., Ph. D.
Tél. : (514) 343-6379
nicole.ricard@umontreal.ca

 

Assurer le transfert vers le milieu clinique

Mettre au point des interventions infirmières pertinentes et efficaces n’est qu’une partie du travail. Si les mécanismes essentiels au transfert de ces interventions vers le milieu clinique ne sont pas mis en branle, on rate entièrement la cible. Professeure à l’Université McGill et directrice associée, recherche en sciences infirmières, au CUSM, Judith Ritchie travaille d’arrache-pied pour inciter les infirmières à changer leurs pratiques, de façon à les baser sur des données probantes et non uniquement sur les enseignements qu’elles ont reçus à l’école ou sur leurs expériences passées.

« Comme la moyenne d’âge des infirmières du CUSM est supérieure à 40 ans, on peut facilement imaginer que les connaissances ont beaucoup évolué depuis qu’elles ont obtenu leur diplôme », souligne la professeure. En outre, l’initiation à la recherche, même chez les bachelières, serait loin d’être optimale. « Une étude récente a montré que lorsque les infirmières cherchent de l’information pour adapter leurs pratiques, les publications scientifiques arrivent au 16e rang des sources qu’elles vont consulter. Elles préfèrent se tourner vers leurs collègues, leur propre expérience ou ce qu’elles ont appris lors d’activités de formation. »

Pour illustrer ses propos, Judith Ritchie raconte que les infirmières qui travaillent dans les salles d’accouchement utilisent presque toujours les appareils électroniques de monitorage pour suivre les battements cardiaques du bébé alors que des recherches récentes montrent que ces machines entraînent certains risques pour la mère et son enfant. La simple auscultation serait préférable dans le cas d’un accouchement normal. « On a beau informer les infirmières à ce sujet, elles persistent à croire que les appareils sont plus adéquats. »

Selon la chercheuse, les infirmières éprouveraient une certaine peur vis-à-vis de la recherche, notamment parce qu’elles n’arrivent pas à se tenir à jour devant l’abondance d’articles publiés. « Ce phénomène n’est pas seulement vrai chez les infirmières, on note la même chose chez les médecins. »

Pour Judith Ritchie, il n’y a pas de doute : les nouvelles connaissances sur les pratiques infirmières ne doivent pas être uniquement diffusées par la voie de publications scientifiques. Des mécanismes de transfert beaucoup plus adéquats doivent être mis en place. « C’est l’environnement complet qui doit changer, croit-elle. On doit créer des milieux de travail où l’on encourage les infirmières à poser des questions, où elles ont accès à des bibliothécaires pour trouver des ressources documentaires pertinentes, où tous les niveaux de l’organisation sont au courant des données probantes et appuient le changement. » Notons que le GRISIM tient des activités de formation continue à l’intention des cliniciennes depuis l’hiver 2007.

La chercheuse s’apprête à lancer un projet international qui regroupera des chercheurs canadiens, américains, britanniques et éventuellement suédois, australiens et néerlandais. Dans chaque pays, un hôpital reconnu pour ses pratiques basées sur les données probantes sera sélectionné. Un autre hôpital, mais venant juste d’entamer les démarches nécessaires à ce virage, sera aussi choisi. « Nous tenterons de déterminer les points communs et les différences, voir ce qui fonctionne bien et ce qui accroche. »

À plus petite échelle, Judith Ritchie a reçu une subvention du GRISIM en partenariat avec la Fondation des infirmières et infirmiers du Canada pour mener une étude au sein du CUSM. Plusieurs mécanismes seront testés pour inciter les infirmières à changer leurs pratiques : la présence d’une formatrice auprès d’elles pendant qu’elles effectuent une intervention, par exemple, ou le fait d’allouer des périodes pour la discussion entre les professionnels de diverses disciplines sur des pratiques précises.

Directrice des soins infirmiers pour le CHUM et membre du conseil d’administration du GRISIM, Esther Leclerc croit aussi fermement à l’importance de baser les pratiques infirmières sur les données probantes. Pour cette raison, elle insiste sur la nécessité de développer des projets de recherche pertinents, qui répondent adéquatement aux besoins des milieux cliniques. « Il se fait si peu de recherche en sciences infirmières qu’on ne peut pas se permettre d’entreprendre des projets qui ne répondent pas aux besoins immédiats du milieu. »

À son avis, des décideurs et des cliniciens doivent être intégrés à toutes les tables décisionnelles d’un groupe comme le GRISIM. Lorsque vient le moment de définir les grandes orientations du programme de recherche, de choisir quels projets seront subventionnés ou de décider à quels étudiants on attribuera des bourses, les chercheurs ne peuvent faire cavalier seul. « Il faut choisir des projets porteurs qui généreront à la fois l’enthousiasme des cliniciens et l’ouverture des décideurs qui financeront ces interventions. Pour cela, ils doivent être impliqués en amont. »

Au cours des réunions du conseil d’administration du GRISIM, Esther Leclerc a noté une ouverture des membres chercheurs à cet égard. D’ailleurs, le Groupe a déjà mis sur pied un comité d’évaluation pour l’attribution des bourses et subventions, qui comprend des infirmières occupant des postes de gestion dans les milieux cliniques. Mme Leclerc s’en réjouit. « Le Groupe est encore jeune et la définition précise de ses orientations n’est pas complétée. Nous travaillons très fort pour monter un programme pertinent. Après tout, les recherches du GRISIM ont le pouvoir de transformer la façon dont se pratiquent les soins infirmiers, chez nous comme à l’étranger. »

Information :
Esther Leclerc, inf., M. Sc., M. Ed.
Tél. : (514) 890-8071
esther.leclerc.chum@ssss.gouv.qc.ca

Judith Ritchie, inf., Ph. D.
Tél. : (514) 934-8357
judith.ritchie@muhc.mcgill.ca

 

FRSQ - Recherche en santé, no 38 - Mars 2007